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Forum - Chine et Inde : l’exemple de deux puissances émergentes

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
January 2005
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La Chine et l’Inde émergent de plus en plus comme des puissances économiques régionales et mondiales. Que peuvent-elles apprendre l’une de l’autre, et que peut en apprendre le monde? Fin octobre à Beijing, une conférence sur l’évolution des structures économiques des deux pays — faisant suite à un forum similaire organisé à Delhi en 2003 (voir encadré) — a examiné leur expérience et procédé à un échange de vues sur les mesures à prendre pour soutenir la forte croissance, et surtout pour renforcer le secteur financier, assurer la stabilité budgétaire et approfondir la coopération régionale.

La conférence, organisée par le FMI, la China Society for Finance and Banking et le Stanford Center for International Development, a rassemblé des décideurs, des gens d’affaires et des universitaires de l’Inde, de la Chine et des pays émergents de la région. M. Zhou Xiaochuan, Gouverneur de la Banque populaire de Chine, et M. Rakesh Mohan, Vice-Gouverneur de la Reserve Bank of India, y ont pris la parole en tant que conférenciers invités. Mettant en parallèle plusieurs traits distinctifs des deux économies, M. Zhou a comparé l’apport du secteur des services à la croissance dans les deux pays. Il a également salué les progrès de l’Inde en matière d’«écologie» financière (institutions, lois et règlements qui sous-tendent le système), ajoutant que la Chine aussi en a fait une priorité. À l’avenir, les réformes en Chine viseront principalement à bâtir une société harmonieuse par l’amélioration du niveau de vie rurale, la promotion de l’efficacité énergétique et la protection de l’environnement.

Dans son allocution, M. Mohan a mis en évidence, au-delà des deux pays, plusieurs énigmes auxquelles l’économie mondiale est confrontée : l’impact voilé de la hausse des cours du pétrole sur la croissance mondiale, la chute du rendement des obligations à long terme à un moment où la Réserve fédérale américaine relève les taux d’intérêt à court terme, et la faiblesse persistante de l’inflation des prix à la consommation, malgré l’abondance des liquidités. Ces questions ont également une incidence sur la politique monétaire, a déclaré M. Mohan, en se demandant si les instruments liés aux prix, tels que les taux de change et les taux d’intérêt, perdent une partie de leur efficacité.

Financer l’avenir

Dans les trois séances consacrées aux réformes du système financier, les participants ont comparé l’évolution du secteur bancaire, des marchés boursiers et de la libéralisation financière en Chine et en Inde. Dans le domaine bancaire, les deux pays sont en train de réduire leur forte dépendance envers les systèmes bancaires publics, mais ils empruntent des voies différentes en matière de réforme. La Chine s’attache à moderniser les opérations et à renforcer l’orientation commerciale tout en modernisant les mécanismes de réglementation et de surveillance.

Inde et Chine : les raisons de la croissance

L’Inde et la Chine représentent actuellement près de 20 % de la production mondiale. Lors d’une conférence organisée à Delhi fin 2003, et financée par le FMI et le Conseil national indien de recherche économique appliquée (NCAER), les participants ont examiné les sources de la croissance rapide des deux pays. Le rapport de la conférence, intitulé India’s and China’s Recent Experience with Reform and Growth et publié sous la direction de Wanda Tseng (Département Asie et Pacifique du FMI) et David Cowen (Bureau régional Asie et Pacifique du FMI), est maintenant disponible.

Lord Meghnad Desai (Chambre des Lords du Royaume-Uni et London School of Economies) présente dans la préface les facteurs ayant contribué à l’avance de la Chine et au retard de l’Inde en matière de croissance pendant le dernier quart du XXe siècle. Suman Bery et Kanhaiya Singh (NCAER) et Arvind Panagariya (université Columbia) examinent en profondeur les réformes qui ont permis d’accroître la productivité des facteurs et d’accélérer graduellement la croissance en Inde depuis 1990. James Gordon et Poonam Gupta (FMI) analysent le rôle du secteur des services dans la croissance en Inde, et Hu Angang, Hu Linlin (université de Tsinghua), ainsi que Chang Zhixiao (université de Pékin), donnent des enseignements précieux sur l’expérience de la Chine dans la réduction des disparités urbaines-rurales et le maintien de la cohésion sociale.

Pour le secteur financier, Saugata Bhattacharya (Hindustan Lever) et Urjit Patel (Infrastructure Finance Development Company) suggèrent des mesures à prendre en Inde pour rationaliser l’intermédiation financière. Chen Yuan (China Development Bank) souligne les défis à relever en Chine pour réformer le secteur financier et accroître l’efficacité des investissements. Abhijit Banerjee, Esther Duflo (MIT) et Sean Cole (université Harvard) examinent le rôle de l’affectation des ressources dans la croissance en Inde et posent la question de savoir si les banques ont sous-prêté et comment remédier à la situation.

Enfin, Nicholas Lardy (Institute for International Economics) se penche sur la libéralisation relativement plus vigoureuse en Chine, tandis que Jonathan Anderson (UBS) et Narendra Jadhav (Reserve Bank of India) analysent les stratégies de réformes différentes adoptées par la Chine et l’Inde pour libéraliser le compte de capital. Eswar Prasad et autres (FMI) passent en revue les liens entre l’intégration financière mondiale et la croissance — question cruciale, les deux pays étant à l’avant-garde des économies émergentes.

Des exemplaires du rapport intitulé India’s and China’s Recent Experience with Reform and Growth sont disponibles au prix de 105 dollars auprès du Service des publications du FMI. Pour commander, voir page 364.

L’Inde a réglé explicitement le problème des prêts improductifs (qui se pose dans les deux pays) en les intégrant au bilan de l’État. L’expérience de l’Inde dans la détention à grande échelle de banques publiques et privées et le rôle des différents types de banques (les institutions financières communautaires, par exemple) ont fait l’objet de vives discussions sur le degré optimal d’intervention de l’État dans le secteur bancaire et sur les risques éventuels de la privatisation de ce secteur.

Des deux pays, l’Inde a été à l’avant-garde du développement des marchés boursiers. Le dispositif réglementaire et commercial de ses marchés financiers est sophistiqué à maints égards. Comme l’ont indiqué les participants avec une certaine ironie, ce succès découle en partie d’une crise du début des années 90 qui a déclenché le renforcement des organismes de réglementation et de surveillance. La Chine a accéléré le développement du marché financier en s’efforçant de résoudre le problème des titres publics non négociables qui a perturbé ses marchés boursiers, et elle a créé un marché interbancaire pour les obligations à court terme émises par les grandes sociétés.

À mesure que la Chine et l’Inde s’intègrent au système financier mondial, l’urgence d’une réforme du secteur financier s’accroît. En particulier, la nécessité de libéraliser le secteur financier et d’accroître sa résistance face à des chocs endogènes et exogènes est devenue impérieuse pour les deux pays. En même temps, les décideurs ont reconnu qu’à travers des transferts d’expertise technique et managériale, les institutions étrangères peuvent jouer un rôle utile dans le développement des marchés financiers des deux pays.

Choix budgétaires

Côté budgétaire, il y a eu un large consensus sur l’objectif primordial de maintenir des taux de croissance et d’emploi élevés et une certaine harmonie sociale, mais l’on a reconnu la possibilité de tensions entre les autres objectifs — financer le développement du capital humain et améliorer l’infrastructure matérielle. Dans bien des cas, les ménages ont hérité du premier objectif, surtout en Chine, et l’on attribue au second une importance grandissante en raison de l’urbanisation en cours, surtout en Inde.

Le fédéralisme fiscal a fait l’objet de vives discussions, ce qui est normal pour deux pays vastes et très peuplés. L’absence de discipline budgétaire au niveau local dans les deux pays a été un sujet de grande préoccupation. Selon les participants, cette indiscipline peut survenir quand les administrations locales comptent largement sur les transferts de l’administration centrale, sur diverses taxes et sur des commissions ou des «activités commerciales» douteuses pour financer leurs opérations, au lieu d’exercer leur capacité de mobiliser localement des recettes suffisantes. Bien que la taille globale de l’administration publique soit en baisse dans les deux pays, beaucoup ont évoqué le populisme croissant et les incitations à la dépense qui en résultent.

Possibilités d’intensification des échanges

La séance consacrée à la coopération sino-indienne a porté essentiellement sur le commerce, les structures économiques des deux pays étant souvent jugées complémentaires et non concurrentes, mais certains participants ont demandé de ne pas pousser trop loin le paradigme de la «Chine-usine» et de «l’Inde-service de soutien». Le commerce bilatéral s’est nettement accru, décuplant en une décennie, et se caractérise encore par le déficit modeste mais persistant de l’Inde, la baisse des tarifs, surtout en Inde, et une accélération des échanges. Ces tendances semblent devoir persister.

S’agissant du commerce avec le reste de l’Asie, la Chine est plus intégrée avec l’Asie du Nord-Est et avec l’ASEAN que l’Inde. Mais la structure des échanges entre les deux pays et l’ASEAN, qui servit naguère de passerelle entre eux, devrait évoluer avec le développement du commerce direct entre la Chine et l’Inde. Selon les participants, la relation a des chances de s’épanouir et de se diversifier pour inclure les services et l’investissement direct étranger, et couvrir les questions de santé et de sécurité régionale.

Répercussions régionales et mondiales

Quelle incidence l’essor des économies chinoise et indienne aura-t-il sur l’Asie et le monde? Selon les participants, c’est une évolution largement anodine pour la région, avec l’amélioration du niveau de vie, la réduction de la pauvreté et le commerce intraré-gional. Au plan international, la montée en puissance des deux pays aura pour effet de créer d’autres sources de demande soutenue et de contribuer au rééquilibrage de l’économie mondiale. Ce rééquilibrage aura aussi un impact sur le système financier international, car les organisations internationales (institutions de Bretton Woods comprises) devront s’adapter à l’évolution du pouvoir économique «sur le terrain».

Qu’en est-il de la Chine et de l’Inde elles-mêmes? La conférence a conclu que les grands défis consisteront à mener une libéralisation ordonnée des mouvements de capitaux, à préserver la souplesse de l’économie et à appliquer des politiques macroéconomiques et structurelles avisées. D’après les participants, les principaux risques sont la faiblesse apparente des banques nationales dans les deux pays et la volatilité éventuelle des flux financiers internationaux.

Lors d’une séance de synthèse, les participants ont noté que la Chine et l’Inde sont en bonne voie sur le plan macroéconomique, mais la prochaine phase de croissance nécessitera des réformes visant à éliminer les entraves à une productivité accrue dans le commerce, l’investissement et le financement. En outre, il existe des possibilités énormes d’approfondir la coopération sur les dossiers régionaux.

Steven Barnett et Paul Gruenwald

FMI, Département Asie et Pacifique

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