Information about Asia and the Pacific Asia y el Pacífico
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Finances & Developpement, Juin 2013
Article

Entre nous: Oser la différence: Plus de femmes au travail: une chance pour l’économie mondiale

Author(s):
International Monetary Fund. External Relations Dept.
Published Date:
July 2013
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Christine Lagarde est Directrice générale du FMI.

Christine Lagarde

Le Monde a évolué de façon considérable et parfois surprenante depuis que j’étais petite. Beaucoup de ces changements sont positifs, comme les progrès de la technologie ou de la médecine; d’autres sont préoccupants, comme le creusement des inégalités ou la dégradation de l’environnement. L’évolution de la situation des femmes au travail est un autre sujet très important à mes yeux. C’est un domaine où les progrès ont été considérables, mais insuffisants, et surtout, ils semblent s’essouffler.

La condition féminine varie bien sûr considérablement entre les différentes régions du monde. Beaucoup trop de femmes doivent encore se battre pour faire respecter leurs droits les plus fondamentaux: droit à la sécurité, droit à la santé, droit à l’éducation. Je pense en permanence à ces femmes et nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les soutenir.

Pour elles, le problème de l’équilibre hommes–femmes au travail ou dans les affaires n’est pas le plus urgent, loin de là. Pourtant, que l’on lutte pour des droits fondamentaux ou pour l’égalité au travail, il s’agit selon moi du même combat. Nous nous efforçons de lever les obstacles et de créer des opportunités qui permettront aux femmes de réaliser tout leur potentiel et, ce faisant, de relever la trajectoire de croissance de l’économie tout entière.

Obstacles invisibles

Bien qu’il soit clair que l’inclusion des femmes est une chose bénéfique d’un point de vue économique, commercial et social, nous n’éliminons pas assez rapidement la discrimination entre les sexes. Les femmes se heurtent toujours à des plafonds invisibles, à des murs invisibles, même à des montagnes invisibles.

Je l’entends de la bouche de tant et tant de femmes lorsque je me rends dans les pays membres du FMI: l’écart entre les opportunités offertes aux hommes et aux femmes est encore trop grand. Concrètement, les femmes ont moins de chances que les hommes d’entrer sur le marché du travail, gagnent moins et ont beaucoup moins de chances d’accéder à des postes de direction.

Les femmes constituent la moitié de la population en âge de travailler, mais elles représentent moins du tiers de la population active. Le plus grave est que, comme le soulignent de nombreux commentaires récents, les progrès vers l’égalité hommes–femmes semblent être au point mort. Depuis une bonne dizaine d’années, le taux d’activité des femmes est bloqué à environ 50 %, alors que celui des hommes reste stable, aux environs de 80 %.

Ces moyennes mondiales masquent de fortes variations régionales. La situation est particulièrement mauvaise au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où environ 80 % des femmes en âge de travailler ne participent pas au marché du travail.

Même lorsqu’elles peuvent accéder au travail, les femmes demeurent trop souvent des citoyens de deuxième classe. Celles qui exercent un emploi rémunéré gagnent moins que leurs collègues masculins, même pour un travail équivalent. L’écart de salaire est d’environ 16 % dans les pays avancés ou émergents membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Nous savons aussi que plus on s’élève dans l’échelle des responsabilités, moins on trouve de femmes. Ainsi dans l’Union européenne, les femmes détiennent moins de 14 % des sièges aux conseils d’administration et moins de 10 % des postes de direction générale des sociétés du palmarès Fortune 500.

La crise mondiale a aggravé la situation. Elle a frappé hommes et femmes, mais d’après certains indicateurs, les femmes au travail en ont davantage souffert. Si la tendance de l’emploi d’avant-crise s’était poursuivie, la main-d’œuvre totale aurait compté près de 29 millions de personnes de plus en 2011. Deux tiers de ce déficit sont imputables à une moindre participation des femmes.

Un processus inachevé

Le processus engagé est donc largement inachevé. Nous devons faire tout notre possible pour faire avancer les choses dans la bonne direction, et si possible, accélérer le mouvement.

Par principe, l’égalité hommes–femmes est une nécessité. Cette raison devrait déjà suffire. Mais de nombreuses recherches montrent que l’équilibre entre les sexes est crucial pour l’efficacité de notre travail et de nos économies.

Quel qu’en soit leur thème central (participation économique des femmes, prise de risque dans les affaires, organisation, exercice de responsabilités), ces travaux aboutissent à la même conclusion: si la moitié de la population est exclue de la vie active, tout le monde est perdant.

Cinq raisons d’espérer pour l’économie

Alors, comment passer d’une logique perdante à une logique gagnante? Voici les cinq pistes qui me semblent les plus encourageantes.

1. Les femmes contribuent à la croissance économique. Dans de nombreux pays, la croissance pourrait être très supérieure si davantage de femmes avaient un emploi rémunéré. Au Japon, par exemple, si la participation féminine au marché du travail était la même qu’en Europe du Nord, le PIB par habitant augmenterait durablement de 8 %. Si le taux d’emploi des femmes était équivalent à celui des hommes, le PIB serait supérieur de 4 % en France et en Allemagne dès 2020, et de 34 % en Égypte.

2. La féminisation permet de mieux équilibrer les risques et les gains dans les affaires et la finance. J’ai dit en plaisantant que la crise mondiale résultait d’une culture «masculine» de prise de risques financiers excessifs, une observation confirmée par plusieurs études. Les hommes effectuent plus de transactions que les femmes (45 % de plus selon certains) et la prise de risque peut être liée aux pertes et aux gains des salles de marché. Un mélange des sexes pourrait être bénéfique. Les sociétés qui comptent plus de femmes à leur conseil d’administration affichent des ventes, un rendement des fonds propres et une rentabilité plus élevés.

3. Les femmes sont le prochain «marché émergent». Les femmes contrôlent environ deux tiers du budget discrétionnaire des ménages dans le monde, et plus de 80 % aux États-Unis. Il est tout simplement bon de comprendre ce marché.

4. Les femmes investissent plus dans les générations futures, ce qui crée un effet d’entraînement puissant. Elles ont tendance à dépenser plus pour la santé et l’éducation, pour mettre en valeur le capital humain qui va nourrir la croissance future et accumuler l’épargne qui va la financer.

5. Les femmes sont agents du changement. Par nature les femmes apportent un autre point de vue. Dans les fonctions de direction, elles sont plus ouvertes à des perspectives diverses, elles sont plus disposées à soutenir et développer de nouveaux talents et plus enclines à encourager la collaboration. C’est une attitude qu’il nous faut promouvoir davantage. Nous ne pouvons pas retourner au train-train habituel. La diversité, sous toutes ses formes, peut être le berceau d’idées nouvelles et d’innovations.

Pour toutes ces raisons, les femmes ne doivent pas avoir peur de penser, de s’exprimer ou de travailler différemment—c’est ce que j’entends par «oser la différence».

Les femmes au FMI

L’amélioration de la situation des femmes dans l’économie n’est peut-être pas la mission centrale du FMI, mais elle en fait partie.

Les enjeux de la croissance, de la création d’emploi et de la solidarité sont étroitement liés. Le FMI est en dialogue permanent avec ses pays membres pour trouver le chemin de la stabilité et de la croissance, surtout d’une croissance solidaire et riche en emplois.

La croissance et la stabilité sont nécessaires pour offrir aux femmes les opportunités dont elles ont besoin. Mais l’inverse est vrai: la participation des femmes au marché du travail est aussi un élément de l’équation de la croissance et de la stabilité.

Nombre de mesures peuvent aider les femmes à participer au marché du travail ou à créer des entreprises: des systèmes de garde d’enfants de meilleure qualité et plus abordables, plus de flexibilité dans les horaires de travail, un meilleur accès au crédit et des droits de propriété égaux. Les services du FMI ne sont pas spécialistes de ces domaines, et ce n’est pas leur rôle. Pourtant, de par leurs implications macroéconomiques, ces mesures sont importantes pour le FMI: nous pouvons repérer les enjeux importants, en nous appuyant sur l’expertise d’autres acteurs.

Le FMI est compétent dans d’autres domaines, et peut être utile. Nous pouvons définir des politiques budgétaires favorables aux femmes en examinant l’impact de la fiscalité et des dépenses publiques sur l’égalité entre les sexes et les possibilités offertes aux femmes. Par exemple, lorsque le «deuxième revenu» des ménages est plus lourdement imposé, les femmes ont moins intérêt à travailler. La remise à plat de questions de ce type offre une grande chance à saisir, d’autant que la main-d’œuvre féminine est bien plus sensible à ces incitations que la main-d’œuvre masculine.

Nous devons aussi aider nos pays membres à préparer l’avenir. Nous savons, par exemple, que beaucoup de pays ressentiront bientôt les effets du vieillissement de la population—et de la réduction de la population active—sur les budgets publics et la croissance. Mobiliser la main-d’œuvre féminine inemployée peut faire partie de la solution.

Le Japon, par exemple, dispose d’un réservoir de main-d’œuvre prêt à l’emploi constitué de femmes intelligentes et bien formées. Pourquoi s’en priver? Il est important d’éliminer les contre-incitations au travail des femmes et de multiplier leurs possibilités d’accès au travail. Ces questions font partie intégrante de la stratégie de croissance du Premier ministre japonais Abe.

Oser œuvrer pour un monde plus équilibré

Les enjeux économiques et financiers d’aujourd’hui sont complexes. Les difficultés ne feront que prendre de l’ampleur: les mutations démographiques considérables, la viabilité de notre planète et les inégalités mettent à mal notre tissu social.

Le statu quo des femmes dans le monde du travail et la société ne suffira pas pour relever ces défis. Je ne préconise pas une solution uniquement féminine. Je ne prétendrai pas non plus que la parité entre les sexes est la panacée universelle qui nous mènera à une croissance et à une stabilité durables. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de laisser la moitié de nos ressources, la moitié de nos capacités et la moitié de nos idées inexploitées.

Notre avenir repose sur une vision du monde radicalement différente qui n’est réalisable qu’en intégrant pleinement tant les hommes que les femmes. Les valeurs, les voix et les contributions des femmes peuvent représenter une différence énorme. Bref, nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas oser la différence.

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